Un jour dans la vie de deux amies des
animaux
De Susanne Wachtl
Cela s'est passé à Genève, un beau jour de printemps.
Madame A. et Madame Z. (leurs noms nous sont connus) aiment les animaux, tous les animaux.
Elles éprouvent surtout beaucoup de compassion envers les animaux dits de boucherie.
Elles comprennent mal l'indifférence que le grand public leur témoigne, et la façon
dont ils sont traités les révolte. Les deux amies sont de soi-disant âmes sensibles.
Du 10 au 19 mai 1996 s'est tenue à Genève la Foire du printemps, "avec une large
place donnée aux plaisirs de la bouche ...", annonce le Journal de Genève,
"dix-huit cuisiniers invités proposent des menus étourdissants" !
Etourdies, elles le sont en effet, les deux amies, en lisant la suite de ces menus :
"Escalope de foie gras d'oie"
"Petite caillette aux herbes"
"Pigeonneau rôti"
"Carré d'agneau de lait cuit dans le foin"
"Raviole de foie gras de canard"
"Filet de lapereau poêlé"
"Poulet farci aux escargots"
"Cochon de lait braisé"
et homard, saumon, turbot, langoustine, caviar, truite et féra et tout et tout .... Bref,
tout ce dont un fin, très fin bec peut encore se réjouir par ces temps de la viande de
vaches folles !
Le vendredi 17 mai, des "Filets de lapereaux" sont au menu, des lapereaux !
Les deux amies décident de faire une "mini-manif". Elles copient le menu du
jour sur des bouts de tissu qu'elles fixent sur des T-shirts, empruntent aux enfants d'un
ami deux lapins en peluche et se rendent à Genève, à la Foire du printemps, chacune
vêtue d'un de ces T-shirts et serrant dans les bras une peluche : l'une une
maman-peluche, l'autre un bébé-peluche, le lapereau.
Elles paient leur billet d'entrée pour l'exposition et déambulent paisiblement entre les
stands des exposants. Elles s'arrêtent devant le stand de vente du foie gras et essaient
de parler avec les dames présentes mais, réalisant qu'une discussion ne mène à rien de
constructif, elles continuent leur chemin, lentement, calmement, n'importunant personne.
Elles sont suivies par un petit Monsieur qui commence à leur faire des remarques
désobligeantes sur leur "teint blafard", leur "maigreur extrême",
leur "apparence généralement déplaisante". Les deux amies s'étonnent mais ne
réagissent pas. Elles s'arrêtent au stand du vivarium, admirent les serpents sous l'oeil
bienveillant de l'exposant. Pour mieux voir, elles se penchent en avant. Soudain, madame
Z. est saisie violemment par derrière, sont T-shirt est déchiré. Elle se retourne et se
trouve face à un homme qui lui arrache la peluche. Eberluée, elle regarde cet homme
s'acharner sur son amie et essayant de lui arracher, à elle aussi, son pull ! Les
visiteurs et exposants assistent à la scène sans broncher. L'agresseur, un homme costaud
et de grande taille, somme les deux dames totalement choquées de quitter immédiatement
l'exposition, sous peine d'être virées par la police! Nos deux manifestantes quittent
donc les lieux de leur défaite et se rendent, de leur propre gré, au poste de police le
plus proche, et portent plainte. Madame Z. a de la peine à se tenir debout, son dos a
été contusionné et griffé, un certificat médical l'attestera. Madame A. souffre de
violents maux de tête.
Les policiers doivent rédiger un rapport, ce qu'ils font de très mauvaise grâce. Le
comportement de l'un d'eux est à la limite du supportable et, pour confronter les
protagonistes, ils reconduisent les dames visiblement éprouvées sur le champ de
bataille. Leur entrée ne passe pas inaperçue, les spectateurs serrent les rangs et les
insultes fusent ! Il faut avouer que l'aspect extérieur des deux amies a passablement
souffert : les T-shirts sont en lambeaux, les épaules dénudées, les cheveux défaits !
Les pauvres manifestantes se font alors traiter de tous les noms, les braves gaveuses
d'oies s'en donnent à coeur joie ! Un restaurateur hors de lui leur conseille d'exercer
leur métier de p... dans un quartier chaud de Genève, "autrement on allait
sûrement trouver une corde pour pendre ces espèces de sales p...".
Les deux agents de police ne s'interposent pas.
En fin d'après-midi, Mesdames A. et Z. rentrent à la maison, épuisées, indignées et
très fâchées !
Cet événement a eu lieu en mai. Le 5 décembre, elles reçoivent un avis de
contravention du commissariat de police de la République et Canton de Genève. Elles sont
sommées de payer une amende de 180.- francs chacune. Motif : ont provoqué un
attroupement!