AN 1997

Un jour dans la vie de deux amies des animaux
De Susanne Wachtl


Cela s'est passé à Genève, un beau jour de printemps.

Madame A. et Madame Z. (leurs noms nous sont connus) aiment les animaux, tous les animaux. Elles éprouvent surtout beaucoup de compassion envers les animaux dits de boucherie. Elles comprennent mal l'indifférence que le grand public leur témoigne, et la façon dont ils sont traités les révolte. Les deux amies sont de soi-disant âmes sensibles.

Du 10 au 19 mai 1996 s'est tenue à Genève la Foire du printemps, "avec une large place donnée aux plaisirs de la bouche ...", annonce le Journal de Genève, "dix-huit cuisiniers invités proposent des menus étourdissants" !

Etourdies, elles le sont en effet, les deux amies, en lisant la suite de ces menus :

"Escalope de foie gras d'oie"
"Petite caillette aux herbes"
"Pigeonneau rôti"
"Carré d'agneau de lait cuit dans le foin"
"Raviole de foie gras de canard"
"Filet de lapereau poêlé"
"Poulet farci aux escargots"
"Cochon de lait braisé"

et homard, saumon, turbot, langoustine, caviar, truite et féra et tout et tout .... Bref, tout ce dont un fin, très fin bec peut encore se réjouir par ces temps de la viande de vaches folles !

Le vendredi 17 mai, des "Filets de lapereaux" sont au menu, des lapereaux !

Les deux amies décident de faire une "mini-manif". Elles copient le menu du jour sur des bouts de tissu qu'elles fixent sur des T-shirts, empruntent aux enfants d'un ami deux lapins en peluche et se rendent à Genève, à la Foire du printemps, chacune vêtue d'un de ces T-shirts et serrant dans les bras une peluche : l'une une maman-peluche, l'autre un bébé-peluche, le lapereau.

Elles paient leur billet d'entrée pour l'exposition et déambulent paisiblement entre les stands des exposants. Elles s'arrêtent devant le stand de vente du foie gras et essaient de parler avec les dames présentes mais, réalisant qu'une discussion ne mène à rien de constructif, elles continuent leur chemin, lentement, calmement, n'importunant personne. Elles sont suivies par un petit Monsieur qui commence à leur faire des remarques désobligeantes sur leur "teint blafard", leur "maigreur extrême", leur "apparence généralement déplaisante". Les deux amies s'étonnent mais ne réagissent pas. Elles s'arrêtent au stand du vivarium, admirent les serpents sous l'oeil bienveillant de l'exposant. Pour mieux voir, elles se penchent en avant. Soudain, madame Z. est saisie violemment par derrière, sont T-shirt est déchiré. Elle se retourne et se trouve face à un homme qui lui arrache la peluche. Eberluée, elle regarde cet homme s'acharner sur son amie et essayant de lui arracher, à elle aussi, son pull ! Les visiteurs et exposants assistent à la scène sans broncher. L'agresseur, un homme costaud et de grande taille, somme les deux dames totalement choquées de quitter immédiatement l'exposition, sous peine d'être virées par la police! Nos deux manifestantes quittent donc les lieux de leur défaite et se rendent, de leur propre gré, au poste de police le plus proche, et portent plainte. Madame Z. a de la peine à se tenir debout, son dos a été contusionné et griffé, un certificat médical l'attestera. Madame A. souffre de violents maux de tête.

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Les policiers doivent rédiger un rapport, ce qu'ils font de très mauvaise grâce. Le comportement de l'un d'eux est à la limite du supportable et, pour confronter les protagonistes, ils reconduisent les dames visiblement éprouvées sur le champ de bataille. Leur entrée ne passe pas inaperçue, les spectateurs serrent les rangs et les insultes fusent ! Il faut avouer que l'aspect extérieur des deux amies a passablement souffert : les T-shirts sont en lambeaux, les épaules dénudées, les cheveux défaits ! Les pauvres manifestantes se font alors traiter de tous les noms, les braves gaveuses d'oies s'en donnent à coeur joie ! Un restaurateur hors de lui leur conseille d'exercer leur métier de p... dans un quartier chaud de Genève, "autrement on allait sûrement trouver une corde pour pendre ces espèces de sales p...".

Les deux agents de police ne s'interposent pas.

En fin d'après-midi, Mesdames A. et Z. rentrent à la maison, épuisées, indignées et très fâchées !

Cet événement a eu lieu en mai. Le 5 décembre, elles reçoivent un avis de contravention du commissariat de police de la République et Canton de Genève. Elles sont sommées de payer une amende de 180.- francs chacune. Motif : ont provoqué un attroupement!


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